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[Replay] Ma lettre – échange épistolaire

31 Juil

 

Dans un billet précédent, je vous avais fait part de la demande de Claudine Vigreux. Pour ceux qui ne l’ont pas lu, voici le lien : https://memoiresmplille.wordpress.com/?s=ma+lettre . Elle nous demandait de lui communiquer une belle lettre qui pourrait par la suite être lue, parmi d’autres, au théâtre. J’avais, en quelque sorte, ouvert le chemin en lui communiquant une lettre, ou plutôt deux lettres que je vous avais mises en pièces jointes.

Mais Claudine, ainsi que d’autres lecteurs de ce blog, m’ont fait remarquer que si ces écrits avaient l’air très touchants, ils étaient toutefois quelque peu difficiles à lire et que, tout en ayant apprécié l’authenticité et le charme de l’écriture ancienne, ils aimeraient en avoir une version plus lisible. Voilà donc qui va être fait, par une écriture de notre époque, tapée au clavier !

préserver le coté personnel de ces courriers…

J’avais, dans un premier temps, envisagé de  » convertir  » l’écriture de chacune de ces deux lettres  dans un « style » XIX°, grâce au site Internet qui propose de multiples polices d’écriture, « Dafont », mais l’idée en a été abandonnée afin de préserver le coté personnel de ces courriers…

 

Neuville-en-Ferrain, le 7 juin 1902

                        Ma chère Maman,

Comment ! Déjà une lettre ! Oui. Je suis devenu tout à coup très courageux ! Et pourquoi ?

Comme tu m’as, avec raison, bien des fois reproché de ne pas t’avoir confié à temps un secret important, je ne veux plus me taire dans ce cas.

J’aime. Toi qui prétends ne pas savoir ce que c’est que l’amour, tu vas rire. Mais ris si tu veux, je ne te vois pas. Tu devines qui est l’élue de mon cœur (pour le moins). Je t’en est suffisamment parlé. Elle est gentille, aimable, instruite, bonne musicienne, excellente couseuse, caractère tout rond, goûts en rapport avec les miens, enfin tout ce qu’un jeune homme peut trouver de bien chez la jeune fille qu’il aime. Avec ça elle n’est pas fière, ce qui l’a fait préférée particulièrement aux autres membres de la famille, par les voisins et les gens du village. Son père est un peu drôle, la mère c’est une dévote dans l’âme, préférant aller communier qu’aller à la ducasse. Enfin de bonnes gens pourvu qu’on sait les prendre. Mais que signifie tout ce préambule. Je t’entends déjà ! Mais tu es sot ! Tu es trop jeune pour penser à cela !

Oh ! Tu as raison ! Mille fois raison et je suis loin moi-même, en ce moment, de penser à me marier.

Vois ce qui se passe. Jeanne me montre de jour en jour la préférence qu’elle a pour moi. Son père a beau la surveiller, rien n’y fait.

Chaque fois que j’essaie de reculer devant ses avances, que je m’efforce d’être impassible devant son regard langoureux ou son sourire, elle est fâchée, fait semblant d’être malade, enfin fait tout pour montrer sa tristesse.

Dernièrement, jeudi, M. Boudin est venu chez le patron pour voir Mlle Jeanne. M. Boudin c’est l’instituteur de Wervick, bon violoniste. Boudin était déjà venu le dimanche précédent. On pouvait supposer qu’il n’était pas venu pour des prunes. Les autres adjoints se sont moqués de moi et le lendemain j’ai cru devoir bien faire en me tenant sur une froide réserve. Elle est venue me trouver, hier par deux fois successives, me demander ce que j’avais ! Pourquoi j’avais l’air fâché ? Si j’étais souffrant….etc…

Cette situation devient intolérable. Je souffre et je la fais souffrir encore plus. Son piano n’a pas joué depuis 3 jours et moi, je fais comme elle. Je ne chante plus. En ce moment, j’ai recours à ton expérience. Je viens te demander conseil.

Jeanne me plaît. Dois-je le lui dire, en un mot, dois-je faire ma déclaration. Cela ne m’empêcherait pas de me tenir toujours sur une grande réserve. Je suis certain qu’en ce moment un mot de moi suffirait pour qu’elle ne se marie pas avant l’époque que je lui fixerais.

Si tu juges le contraire, si tu ne veux pas comprendre la situation ridicule dans laquelle je suis (amoureux qui se sait aimé de la jeune fille qu’il aime et qui n’ose pas le lui dire), j’irais la trouver et je lui dirais de faire l’effort comme nécessaire, qu’il est inutile qu’elle pense à moi, que je l’aime mais que je préfère… quoi ?

Que dois-je faire ?

J’espère que tu as assez confiance en moi pour me laisser toute ma liberté d’action, pour me laisser agir à ma guise dans cette affaire. C’est cette permission que je viens te demander.

J’ai préféré t’en parler avant pour que tu n’aies pas occasion de m’en faire reproche, mais je peux t’assurer cependant d’avance que ta volonté sera toujours la mienne et que tes désirs seront pour moi des ordres.

 

Ton fils qui t’aime.

Albert

Je n’ai pas eu le temps dans le courant de ma lettre de penser à Berthe, à Edmond et à Maman Deleau. J’écrirai encore dimanche prochain. J’attends une lettre mardi.

 

La réponse ne se fait pas attendre…

Dès le lendemain, la maman d’Albert reçut cette lettre. Entre parenthèses, bravo la poste de l’époque. Il faut dire qu’en 1902, les « courriers convoyeurs » portaient un uniforme où sur leur casquette figurait le mot « La Poste », pour ne pas les confondre avec les chemineaux lorsqu’ils déchargeaient le sacs de courriers du train.

Ceux-ci – qui parcouraient  jusqu’à 40 kms par jour à pied- commençaient à être dotés de vélo-bicyclette et distribaient les missives tous les jours de la semaine jusqu’à l’apparition du repos dominical en 1919. 

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A la réception de cette lettre, la  maman de notre jeune Albert prit tout de suite sa plume pour y répondre, le jour même ! Voici donc, à présent, la réponse, qui va nous faire découvrir sa réaction… et à vous de juger, si en tant que parents, vous auriez donné le même conseil ! 

                                                                                                                                                                                                                      

Onnaing, le 8 juin 1902

Cher Albert,

Ta lettre m’a causé par son contenu une bien grande surprise et j’oserais dire que j’en ai été attristée. Pas que la jeune fille de ton choix ne me convienne pas, tu en as déjà assez fait son éloge pour m’inspirer de la sympathie à son égard.

Du côté de l’instruction et de l’éducation elle ne te doit rien, tout cela est bien sous tous les rapports, ce qui me contrarie c’est de te voir lancé si jeune dans toutes ces contrariétés qu’occasionne souvent l’amour.

Tu aimes dis-tu, cela est possible et je veux pas combattre ce mot là avec toi car il me semble que tu auras dû réfléchir beaucoup avant de m’envoyer ces phrases là !

Si ton service militaire était fini je verrais plus tôt possibilité d’arriver à un bon résultat, mais comme ça, tu vas la quitter un an, la jalousie peut te prendre et te rendre malheureux.

Dans les conditions que tu vas entreprendre il faut une grande confiance l’un envers l’autre ; le jeune homme risque moins sans doute qu’une jeune fille dans les désunions qui peuvent arriver entre les deux seulement quand on aime et qu’il arrive n’importe quelle circonstance qui empêche de se marier, on a du chagrin continu bien pour longtemps. C’est beaucoup de réflexions semblables qui m’ont attristées pour toi et j’aurais préférer ne pas te voir pris à cette engrenage qu’on nomme l’amour

À t’entendre il n’y avait aucun danger pour toi quand tu riais d’un certain C ; je te disais : prends garde, tu me répondais : moi il n’y a pas de danger je ne sais pas si il y a des jeunes filles et te voilà pris à 20 ans.

Tu me demandes la permission de te laisser conduire à ta guise dans cette occasion si importante de ta vie. Je te l’accorde. Je ne veux pas que tu me reproches un jour d’avoir empêcher ton bonheur . Je fais à toi comme j’ai fait à Berthe dans une circonstance analogue ; seulement je te recommande la prudence et beaucoup de réflexions car ce n’est pas une jeune fille banale, ni la première venue et quand ta parole sera engagée il sera trop tard pour reculer.

Que dirais-je encore ? Je n’en sais rien , tu fais appel à mon expérience dans une cause où je ne connais rien, pas même l’intéressée. Fais donc comme tu l’entendras et surtout n’oublie pas ton examen de pédago.

La position de Maman Deleau va plutôt en diminuant, elle ne va pas mieux du tout ce n’est pas de la gaieté que nous avons pris, nous ne sommes jamais certain de dormir.

En attendant de tes nouvelles je t’embrasse de tout cœur.

Ta mère qui t’aime
Céline Deleau

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1 commentaire

Publié par le juillet 31, 2015 dans - Divers

 

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