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Jean Zay : j’en « zay » désormais un peu plus sur lui !

24 Avr

Un groupe de mamans qui attendaient leur progénitureJeanZay 1

Récemment, à l’aide d’un pieux mensonge, je me suis livré à une petite expérience. En voici le récit : me trouvant devant le groupe scolaire Jean Zay, implanté dans notre quartier ( plus précisément, 1 rue Hippolyte Lefèbvre à Lille ), et ce à l’heure de la sortie de classe, j’ai abordé un groupe de mamans qui attendaient leur progéniture et leur ai demandé si j’étais bien à l’école Cornette (alors que je savais très bien qu’il n’en était rien !). Dans une belle unanimité, elles m’ont répondu que non et qu’il s’agissait,en fait, du groupe scolaire Jean Zay, certaines me précisant même que ce groupe scolaire regroupait l’école maternelle publique, Maurice Bouchor ( ndlr : Madame Maurice Bouchor ) et l’école primaire publique Rousseau-Brunschvicg (ou Brunschvicg-Rousseau, car une indéniable incertitude semblait régner sur ce point ! ). Mais lorsque je m’enquis auprès de mes interlocutrices de savoir, au fait, qui était Jean Zay, elles ne purent que me répondre qu’elles n’en avaient pas la moindre idée..

Une telle lacune est tout à fait pardonnable

Soyons justes et indulgents, une telle lacune est tout à fait pardonnable, et même explicable, puisque, d’une part, nombreux sont ceux et celles parmi nous qui n’étaient pas encore nés en 1944, année du décès de Jean Zay, et que, d’autre part, s’il s’agit d’un personnage important de notre histoire, il n’est guère aussi connu, reconnaissons-le, que des personnalités de tout premier plan, comme un De Gaulle, un Gambetta, un Jean Jaurès ou un Mendès France, pour ne citer qu’eux. Toutefois, cette ignorance mérite d’être comblée, du fait de l’envergure quand même nationale et historique du personnage de Jean Zay…

D’un bref trait de plume, qui suffira, sans doute, à le faire sortir de l’anonymat pour celles et ceux qui en ignoraient le parcours, commençons par préciser qu’il sera peut-être l’un des prochains pensionnaires du Panthéon ; il en est sérieusement question depuis un certain temps déjà. Le sujet est de plus en plus souvent abordé dans la presse,et d’ailleurs avec une ampleur accrue depuis que François Hollande, le 21 Février 2014, a répondu par l’affirmative à la question qui lui était posée de savoir si Jean Zay avait bien vocation à entrer au Panthéon (il y figure déjà en tant que nommés parmi les 157 écrivains morts pour la France pendant la seconde guerre mondiale).

Il rejoint ainsi l’armée française pour suivre le sort de sa classe d’âge

Après avoir évoqué cet aspect actuel du personnage, penchons-nous sur la partie la plus connue de son passé : Jean-Zay fut nommé, en 1936, sous-secrétaire d’état à la Présidence du conseil ; quelques mois après cette nomination, le 4 juin 1936, pour être plus précis ( il n’a alors que 32 ans ), il devient membre du  gouvernement du Front populaire au sein duquel il va exercer la fonction de ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts. Au début de la Seconde Guerre Mondiale – rappelons que la guerre est déclarée  le 2 septembre 1939  – en tant que membre du gouvernement, il n’est pas mobilisable, il donne néanmoins sa démission afin de pouvoir s’engager ; il rejoint ainsi l’armée française pour suivre le sort de sa classe d’âge ; il a alors le grade de sous-lieutenant rattaché à l’état-major de la IVe armée et se trouve en Lorraine pendant la « drôle de guerre » de 1939-1940. Le 19 juin 1940, hostile à l’armistice demandé depuis 48 heures par Pétain, Jean Zay veut continuer la guerre en Afrique du Nord.

 A bord du paquebot Massilia

Avec l’autorisation de ses supérieurs, il rejoint Bordeaux dans le but de pouvoir ainsi participer alors à la dernière session du Parlement qui, à l’instar du gouvernement, a dû se replier dans cette ville et qui débat à la fois de la question d’un abandon de la métropole aux troupes allemandes et de celle d’une implantation du gouvernement français en Afrique du Nord ( à Alger ). Les débats ne débouchent toutefois sur aucune prise de décision mais, dans l’après-midi du 21 juin 1940, le vice-président du conseil, Camille Chautemps, les présidents des deux chambres, Jean Zay, Pierre Mendès France et Georges Mandel  mais aussi  vingt-cinq autres parlementaires, embarquent à bord du paquebot Massilia, dans le port du Verdon, en aval de Bordeaux. Le 24 juin 1940, bloqués dans le port de Casablanca, au Maroc, du fait d’une grève de l’équipage puis de l’attente d’une réponse favorable à une demande d’asile formulée auprès du gouvernement britannique, les passagers du Massilia sont d’abord consignés par le résident dans un grand hôtel, mais le gouvernement – qui, sous la pression de Pierre Laval,a renoncé à partir – transforme alors en « fuyards » et en « déserteurs ces passagers du Massilia dont il a, par ailleurs, non sans malice, empêché le retour ! Ils sont alors retenus au Maroc pour ne pas gêner « la mise à mort » de la République, le 10 juillet, à Vichy, lors du vote des pleins pouvoirs à Pétain. Le piège s’est ainsi inexorablement refermé et à Rabat, Rabat, où le 24 juillet, les quatre députés mobilisés du Massilia apprennent en effet par la radio qu’ils sont inculpés d’abandon de poste et de désertion !

Jean Zay est la cible principale de ce piège

Jean Zay est la cible principale de ce piège ; premier à être interpellé, le 16 août, il est transféré à Clermont-Ferrand. Durant l’instruction, bâclée en moins de 5 semaines, la presse aux ordres de Vichy se déchaîne : « Pour nous et nos camarades, le jugement est fait d’avance. Nous attendons le châtiment. Mais nous tenons à dire que, si le tribunal manquait à ses devoirs, il y a dans ce pays assez de becs de gaz et de cordes pour faire justice nous-mêmes« . (Vie Nationale , 31.8.1940) ; quatre d’entre eux, dont Jean Zay, sont arrêtés le 15 août 1940 pour désertion devant l’ennemi. Renvoyé en métropole, Jean Zay est interné le 20 août 1940 à la prison militaire de Clermont-Ferrand. Jean Zay fut donc en fait très sévèrement condamné sous le régime de Vichy puisque,le 4 octobre 1940, le tribunal militaire permanent de la 13°division militaire, siégeant à Clermont-Ferrand, le condamna, en sa qualité d’officier ayant déserté en présence de l’ennemi, à la déportation à vie et à la dégradation militaire ( contre six ans « seulement » de prison pour Pierre Mendes-France) ; son incarcération – pour une raison que nous allons développer ci-après – ne dura, en fait, « que » quatre ans environ : en effet, en cours d’exécution de sa peine, un assassinat fut en effet commis sur sa personne par la milice, de  triste mémoire : le 20 juin 1944, alors que Jean Zay était à ce moment-là incarcéré à la maison d’arrêt de Riom, trois miliciens s’y présentent munis d’un ordre de transfert pour Melun, signé par le directeur de l’administration pénitentiaire ; lors de ce transfert, Jean Zay sera abattu dans un bois par l’un d’entre eux, le milicien Henri Millou, dans un bois où son corps est dissimulé dans un fossé ; le principal accusé, Charles Develle, sauvera sa peau en échappant au poteau d’exécution sous le prétexte qu’il avait été influencé par l’écrivain Charles Maurras…

 

Numériser0279

L’épouse de Jean Zay, avec leur deux filles, à la sortie de la maison d’arrêt de Riom, alors qu’elle vient rendre une visite à son époux qui y était incarcéré.

La grande majorité d’entre eux sont élogieux à son sujet

De très nombreux écrivains – dont Robert O. Paxton, Antoine Prost, Olivier Loubes, Julian Jackson ou Anne Simonin, pour ne citer qu’eux – se sont penchés sur la vie et l’engagement politique de cette grande figure de notre histoire ; la grande majorité d’entre eux sont élogieux à son sujet. Notons que Jean Zay lui-même a rédigé bon nombre d’écrits en prison, ceux-ci ont d’ailleurs été publié chez Belin sous le titre « Ecrits de prison. 1940-1944 ».

Tant Jean Zay en a inspiré bien d’autres

Bien évidemment, comme à chaque fois qu’un (ou une) »panthéonisable » est mis sur le devant de la scène, il se trouve toujours des partisans « du contre », à coté de ceux « du pour »; et l’honnêteté intellectuelle m’oblige donc à dire que le cas de Jean Zay – tout comme celui de Pierre Brossolette, pour d’autres raisons – n’a pas échappé à la règle, et ce tout particulièrement depuis que le Pésident de la République a pris position sur le sujet, comme nous l’avons indiqué en début de cet article. Des voix se sont ainsi élevées pour s’opposer à l’idée de son entrée au Panthéon. Ainsi, on reproche, d’une part, à Jean Zay un écrit qu’il a rédigé en 1924, alors qu’il pas encore 20 ans, et qui a choqué certains anciens combattants ; d’autre part,la qualité même de résistant de Jean Zay est contestée – alors même qu’il existe différentes façons de résister – certains voulant n’en faire qu’une victime, et non un héros ; s’appuyant sur cette argumentation, ils considèrent qu’il n’a, de ce fait, pas vocation à entrer au Phanthéon le 27 mai 2015, à l’occasion de la Journée nationale de la Résistance, pour la simple raison qu’à leurs yeux, il n’était pas un « vrai » résistant. Afin de vous permettre de vous forger une opinion personnelle « sur pièce », voici donc le texte intégral du texte polémique ; après sa lecture, vous serez ainsi plus éclairé et pourrez vous dire si, oui ou non, vous êtes favorable, compte tenu, non seulement de la rédaction de ce poème mais aussi de l’ensemble de la vie et de l’engagement de Jean Zay, à son entrée au Panthéon…

En préambule, notons toutefois, qu’en 1924, Jean Zay n’a que 19 ans lorsqu’il écrit, dans la fougue de sa jeunesse, ce poème tant controversé – et, notons-le, non destiné, par son auteur, à la publication –  Le drapeau. Il sera néanmoins publié que plusieurs années après, par des personnes cherchant – déjà – sans nul conteste, à lui nuire ; elles pensaient – à juste titre ? – qu’il est impossible de devenir député si l’on est pacifiste. La haine dont Jean Zay fut ainsi victime – et qui contribua, sans nul doute, à son assassinat par la milice en 1944, est encore tenace aujourd’hui et incite, de ce fait, certains à s’opposer maintenant à son entrée au Panthéon.

Le drapeau

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays,
Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes…
Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.

Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-culs.

Il vous appartient à présent d’analyser chaque ligne, chaque mot de ce poème, en vous replongeant dans le contexte de l’époque et de cerner ce qu’a voulu exactement exprimer le jeune homme… Vaste débat, en effet, que celui de la guerre – de toute guerre, pourrait-on dire – et de son cortège de morts, civils et militaires ! Certes, une guerre n’est pas l’autre… mais la mort est toujours au rendez-vous de chacune d’entre elles et ce genre de question peut interpeller, jeunes… ou moins jeunes d’ailleurs !

Vous avez donc pu lire donc ce qu’écrivit Jean Zay, à 19 ans seulement et qui lui est encore reproché… Si l’on s’aventure sr ce terrain, ne nous arrêtons donc pas en « si bon chemin » et posons-nous alors la question suivante : que dire alors parfois des tribunaux militaires et civils français, mais aussi du clergé de l’Église catholique et de l’Administration, même – dont leurs membres respectifs avaient, eux, bien plus de 19 ans – et qui, tant en 14-18 qu’en 39-45, trop souvent – mais pas toujours, heureusement – par leur lâcheté, leur pusillanimité et leur parti-pris ont offensé et outragé la République française !

Peut-être ces quelques lignes sur Jean Zay vous auront-t-elle donné envie d’en savoir plus sur sa vie, et de prendre, vous-aussi, position, en lisant notamment les ouvrages et articles qui lui ont été consacrés, la liste ci-dessus d’historiens et d’historiennes n’étant par ailleurs pas exhaustive, tant Jean Zay en a inspiré bien d’autres…

En résumé, après avoir lu ces quelques lignes (et vous être documentés où il vous aura semblé bon de le faire), vous saurez mieux qui était ce Jean Zay qui a prêté son nom à ce groupe scolaire, à l’instar d’autres établissements à travers le pays.

J’ai le secret espoir d’avoir pu vous éclairer quelque peu sur le personnage de Jean Zay ; peut-être, en effet, ces quelques informations auront pu y contribuer, modestement…

Pour conclure, Jean Zay – par ailleurs avocat – avait, selon ses proches, un sens certain de l’humour ; aussi, je l’espère, me pardonnera-t-il le titre de cet article, en forme de calembour !

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1 commentaire

Publié par le avril 24, 2014 dans Lieux à connaître, Mémoire du Quartier

 

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